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5 septembre 2014

GESTION DE RISQUES ET HUMANITAIRE: UN MARIAGE IMPOSSIBLE?




Clémentine Olivier est Conseillère aux Affaires Humanitaires au sein de la section canadienne de Médecins sans frontières. Elle nous propose un commentaire critique d'un rapport d'OCHA, 'Saving Lives Today and Tomorrow', publié en mars 2014.

Texte écrit par Clémentine Olivier et publié pour Médecins sans frontières Canada. Vous pouvez accéder au texte original en cliquant ici.

Dans un rapport récent , OCHA - le Bureau de la coordination des affaires humanitaires aux Nations Unies - constate la multiplication des crises humanitaires et recommande que, face aux moyens limités de la communauté internationale, les acteurs de l'aide favorisent l'anticipation et non la réaction aux crises. Il souligne également que les gouvernements devraient être en charge de la politique de gestion des risques. Cette volonté d'anticiper et gérer les risques se situe dans le cadre plus général des réflexions autour du premier Sommet humanitaire mondial qui se tiendra à Istanbul en 2016 - l'objectif global étant d'améliorer l'efficacité de l'aide humanitaire au moment où sont évalués les Objectifs du Millénaire pour le Développement.

Une telle approche semble à première vue séduisante et peut fonctionner lorsque des catastrophes naturelles se déclenchent dans des pays relativement stables. Médecins sans Frontières coopère avec les structures gouvernementales et reconnait leur rôle moteur. Ainsi après le typhon qui ravagea les Philippines en novembre 2013, MSF salua à plusieurs reprises l'efficacité de l'aide déployée par les autorités et acteurs locaux, et la qualité de la coopération ainsi mise en place. MSF travaille également auprès de nombreux gouvernements pour prévenir la mortalité infantile, la malnutrition, ou encore la propagation du virus VIH et soigner les malades. Il n'est pas donc ici question de nier l'importance de la prévention, mais plutôt de faire part de nos préoccupations sur une approche globalisante et unifiée, qui risque de détériorer le système de l'aide d'urgence, en lui attribuant des priorités qui ne sont pas les siennes.
Il n'est pas non plus question de rejeter en bloc l'idée de coopération entre les institutions, fussent-elles gouvernementales, Onusiennes, ou non-gouvernementales, afin d'anticiper davantage les catastrophes. Mais partir du postulat que tous les acteurs partagent les mêmes objectifs et stratégies, alliant leurs efforts dans un même dessein visant à la pacification du monde et au mieux-être de tous me parait éloigné de la réalité, et le rapport d'OCHA peut être critiqué à au moins trois niveaux.

D'une part, sa méthodologie semble pour le moins faible. Il propose une approche globalisante et normative, une solution unique face à la variété des situations rencontrées par les acteurs de réponse aux crises, y compris dans les situations de conflit. Son analyse se fonde sur trois cas : le Burkina Faso, l'Asie centrale (Kirghizistan et Tadjikistan) et l'Indonésie. Sans nier les difficultés que rencontrent ces pays, on peut s'étonner qu'OCHA n'appuie pas sa réflexion sur les situations de crise au Soudan du Sud, en Syrie ou encore en République centrafricaine. Quand bien même le ferait-il, aucune approche à vocation universelle ne semble à même de répondre à l'ensemble des situations auxquels les acteurs humanitaires font face.

D'autre part, contrairement à ce qui est mis en avant dans le rapport, l'idée d'une démarche préventive ne présente en réalité aucune nouveauté. Ainsi et depuis les années 1960, mieux prévenir les urgences futures et améliorer les systèmes d'alerte ont toujours été présentés comme la panacée aux difficultés que rencontre le système d'intervention d'urgence international. Il y a sept ans déjà, à l'occasion d'une analyse rétrospective de la crise nutritionnelle qui a sévi au Niger en 2005, MSF a eu l'occasion de critiquer le discours de la gestion du risque . Le problème que rencontrent les acteurs de réponse aux crises n'est pas principalement celui de ne pas être en mesure d'anticiper les crises à venir mais bien plutôt d'y répondre. Car l'idée selon laquelle l'aide humanitaire serait en mesure d'effacer les catastrophes est, celle-là, bien une illusion. Jamais les informations n'ont été si nombreuses et accessibles, jamais il n'a tant été possible de prévoir certaines catastrophes, d'origine naturelle ou humaine. Dès la fin de 2011 MSF alerte sur ce qui risque de devenir une crise majeure en République centrafricaine, sans que les principaux acteurs de réponse aux crises, agences de secours, Etats et bailleurs de fonds, ne se mobilisent ; et la tragédie n'a pu être évitée. En avril 2014, MSF dénonce les risques d'une épidémie d'Ebola sans précédent - une position considérée à l'époque comme excessivement alarmiste par l'Organisation mondiale de la Santé, qui refuse alors de parler d'« épidémie ». Nous faisons face à des enjeux de priorisation de l'action et non de connaissance des risques.

Enfin et surtout, l'approche d'OCHA s'avère dangereuse car elle aboutit à un effacement des frontières entre humanitaire et politique. Le système de gestion des risques proposé par les Nations Unies est en quelque sorte une approche intégrée - cru 2014 - où les Organisations non gouvernementales (ONG) se mettraient au service des politiques publiques. Or, la condition de l'intervention humanitaire en temps de crises aiguës est sa capacité à maintenir une distance vis-à-vis des différents pouvoirs. Dans les environnements où MSF intervient, l'Etat est le plus souvent partie prenante au conflit.

OCHA ignore également les questions fondamentales suivantes : dans sa stratégie de gestion des risques, il s'agit de risque de quoi, et de risque pour qui ? L'ère post-11 septembre demeure fondamentalement sécuritaire, et il est à parier que les Etats considèreront comme prioritaires les crises ayant potentiellement un impact sur leur propre sécurité intérieure, nonobstant la situation sanitaire sur le terrain. Déjà l'aide humanitaire tend à être utilisée comme un outil politique visant à stabiliser les Etats les plus fragiles ou menacés - et l'approche d'OCHA accentue cette tendance. Il est temps de recentrer le débat : l'enjeu est aujourd'hui d'analyser les obstacles très concrets qui s'élèvent contre l'efficacité du système humanitaire. Qu'est-ce qui fait qu'aujourd'hui, l'aide arrive peu - ou mal - au Soudan du Sud ? Qu'est-ce qui fait que la tragédie centrafricaine n'a pu être évitée ou ses conséquences atténuées ? On peut lancer quelques pistes : les délais (souvent plus de trois mois même en cas d'urgence) entre le moment où l'alerte est donnée et celui où les financements sont débloqués ; les défis logistiques ou sécuritaires parfois rencontrés par les organismes d'aide, qui rendent difficiles l'accès aux victimes ; ou encore la qualité - matérielle - des secours fournis en matière d'eau ou d'abris par exemple. En amont du Sommet d'Istanbul, c'est à la mise en lumière des déficits spécifiques du système de l'aide qu'il faut s'atteler, afin d'améliorer les secours en direction des populations en danger. Au-delà de l'urgence, l'initiative d'OCHA et la volonté d'améliorer notre travail à tous sur le terrain répondent à des objectifs louables. Le débat est lancé, et le dialogue comme le travail d'identification de ces causes et obstacles, devraient se poursuivre en amont du Sommet d'Istanbul.

Clémentine OLIVIER
Conseillère aux Affaires Humanitaires / Humanitarian Affairs Advisor
Médecins sans frontières / Doctors Without Borders (MSF)
Canada


[1] En mars 2014, le Bureau de la coordination des affaires humanitaires aux Nations Unies (OCHA) a publié un rapport intituléSauver des vies aujourd'hui et demain. La gestion des risques humanitaires. (Rapport complet disponible en anglais seulement). Ce document fait écho au Rapport sur le développement dans le monde 2014 de la Banque mondiale (Risques et opportunités : La gestion du risque à l'appui du développement). Rapport complet disponible en anglais seulement : 2014 World Development Report, Managing Risk for Development
[2] Niger 2005. Une catastrophe si naturelle. Xavier Crombé et Jean Hervé Jezéquel (dir). Karthala, 2007.




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